Révolte des sardinières de Douarnenez en 1924-25

III- Les sardinières de Douarnenez : un symbole des luttes de classes

Pour commencer, une copie de la page web d’Unidivers : source http://www.unidivers.fr/sardinieres-douarnenez-histoire-bretagne-pencalet/ écrit par Laure Besnier

Qui sont les sardinières de Douarnenez ? Les références littéraires ou politiques qui désignent ces femmes et la grande grève de 1924 sont nombreuses. Elles sont devenues des symboles dans la mémoire collective. Unidivers vous propose un retour sur ces femmes qui ont tant marqué l’histoire de la Bretagne.

Au XIXe siècle, Douarnenez, ville du Finistère, s’industrialise et prospère grâce au commerce de la sardine. L’essor de la pêche était auparavant limité : malgré un riche vivier de sardines dans la baie et les fonds voisins, les marchés se trouvaient trop loin pour pouvoir les vendre. De ce fait, quand la technique de conservation des aliments fut inventée par Monsieur Appert (l’appertisation) et ensuite développée (les boîtes en fer-blanc remplacèrent les bocaux de verre), le Nantais Joseph Colin, confiseur de son métier, créa et développa des usines sur les côtes bretonnes dès le début du XIXe siècle. Douarnenez passe de trois usines en 1860, à près de trente en 1880. En Bretagne, l’activité de pêche et les conserveries se sont donc rapidement développées avec, durant l’entre-deux-guerres, 132 usines de sardines sur 160 en France. Le port de Douarnenez quant à lui s’affirme comme principal centre sardinier de la côte et capitale de l’industrie de la conserve.

Les « Penn Sardin »

Dans les années 1920, ce sont plus de 2000 femmes qui travaillent dans les conserveries. Les hommes partent à la pêche, tandis que leur mère, leur femme ou leurs filles vont travailler à l’usine. On les appelle, en breton, les « Penn Sardin » : « tête de sardine » à cause de la coiffe qu’elles sont obligées de porter lorsqu’elles travaillent (cette coiffe douarneniste serait issue d’une coiffe paysanne du cap Sizun, « importée » en somme lors de la forte vague d’émigration rurale dans les années 1860-1870). Les conserveries, aussi appelées « fritures », puisqu’il faut faire frire les sardines dans l’huile avant la mise en boîte, développent l’emploi des femmes de la région. On entend dans les conserveries les sardinières chanter pour oublier leurs conditions de travail. Ces chants font aujourd’hui partie du patrimoine historique et culturel de Douarnenez.

Les difficiles conditions de travail

Pour les patrons de conserverie, cette main-d’œuvre féminine, abondante et peu exigeante, constitue une aubaine. Ils en profitent pour exploiter les ouvrières. Les conditions de travail sont très difficiles. La législation non plus n’est pas respectée (concernant le travail de nuit, les enfants ou les heures). Les sardinières œuvrent dans l’urgence, car les glacières et les chambres froides n’existent pas. Elles gagnent 0,80 franc de l’heure en 1924 alors que le kilo de beurre coûte 15 francs et le café 17. Les ouvrières travaillent alors le plus possible pour compenser leur faible salaire.

La grande grève de 1924

Déjà en 1905, une première grève avait éclaté parmi les sardinières qui réclamaient le paiement des salaires à l’heure et non pas au mille de sardines. Pour autant, la grève qui marque le plus les esprits, de par son ampleur qui dépasse vite le cadre local, est celle de 1924. Du 21 novembre 1924 au 6 janvier 1925, les sardinières luttent pour la revalorisation de leur salaire. Elles demandent un franc de l’heure. Pendant 6 semaines, elles déambulent dans la ville, s’arrêtant devant chaque usine pour entonner leur mélodie favorite. Chaque jour, les grévistes se rassemblent sous les Halles de la ville afin de discuter de la suite des événements. Un comité de grève est élu avec 6 femmes sur 15 membres, afin de négocier avec les représentants du patronat. Les sardinières, qui ont été rejointes par des soutiens locaux et nationaux, représentent 73 % des grévistes. La parole politique se libère chez les femmes. Alors que le patronat refuse de céder aux demandes des sardinières, de nombreux affrontements ont lieu. La tension est à son apogée lorsqu’ils font venir des briseurs de grève. Ces derniers provoquent un affrontement avec le maire de Douarnenez qui luttait aux côtés des sardinières. Finalement, le patronat doit céder et les sardinières obtiennent une hausse de salaire, le paiement des heures supplémentaires ainsi que celui des heures effectuées la nuit. Leur syndicat est aussi reconnu. Les sardinières se réjouissent alors d’avoir installé un nouveau rapport de force avec le patronat.

Les solidarités locales

En 1921, Sébastien Velly est élu maire de Douarnenez qui devient la première ville communiste en France. C’est, entre autres, ce fait majeur qui a permis aux femmes de lutter pendant six semaines. En effet, la mairie devient un appui politique de première importance, ce qui n’est pas négligeable lorsqu’on sait que les sardinières vont entamer un rapport de force avec le patronat. En 1924, Daniel Le Flanchec, une forte personnalité, est à la tête de la mairie de Douarnenez. Ce dernier soutient les travailleuses en s’engageant à leur côté pendant la grève. Il est même blessé lors de l’altercation avec les briseurs de grève. Les sardinières bénéficient d’une autre solidarité : les marins-pêcheurs qui les rejoignent dès le début de la grève. De plus elles occupent un poste clé dans la chaîne de la vente du poisson. Sans elles, les pêcheurs ne peuvent plus travailler, car le poisson ne sera pas conservé. Et, sans elles, ce dernier ne peut pas être vendu. Elles ont très bien compris leur rôle et pendant six semaines la grève paralyse l’économie de la ville qui ne vit que des ressources halieutiques.

Les solidarités nationales

La grève à Douarnenez prend très vite des proportions qui dépassent le cadre de la commune puisque des grèves de soutien ont lieu sur tout le littoral breton. Les sardinières reçoivent le soutien d’ouvriers, de syndicalistes, de politiques ou de simples citoyens touchés par leur lutte. Des dons et des aides, comme de la nourriture, sont envoyés d’un peu partout en France. Des responsables syndicaux nationaux ou encore des membres du Parti communiste rejoignent Douarnenez pour soutenir les grévistes et leur apporter leur expérience. Le député et directeur de l’Humanité Marcel Cachin vient soutenir le mouvement sur place, à l’Assemblée ou encore à travers des articles dans son journal.

Les sardinières de Douarnenez : un symbole

Les sardinières sont passées à la postérité comme un symbole de lutte et de modernité. Au lendemain de la grève, une sardinière se démarque de la foule des grévistes, car elle est veuve et n’a donc pas de mari qui pourrait l’empêcher de se présenter aux élections : Joséphine Pencalet. Cette dernière figure alors sur la liste du maire sortant, Daniel Le Flanchec, lors des élections municipales. Malgré une victoire au premier tour, elle ne pourra participer aux délibérations du conseil municipal que quelques mois : son élection sera invalidée par le Conseil d’État au motif qu’elle est une femme (les femmes n’obtiendront le droit de vote en France qu’en 1945 soit 20 ans plus tard). Sans aucun soutien de son parti, elle retourne alors à sa condition de simple ouvrière avec amertume et le sentiment d’avoir été manipulée : pourtant, on se souviendra d’elle comme de la première femme élue en Bretagne. Les sardinières de Douarnenez deviennent un symbole des luttes pour les droits de la femme et contre le patronat. Elles font partie intégrante de l’identité de Douarnenez, ville longtemps marquée par les luttes de classes et les élections successives de maires communistes, ce qui lui vaudra, un temps, son surnom de « ville rouge ».

Une Penn sardin à la mairie, par Fanny Bugnon, en PDF

Joséphine Pencalet sur le blog Histoire et Société

Les sardinières de Douarnenez, Joséphine Pencalet (1886-1972), Penn Sardin, Douarnenez, Finistère, luttes sociales

Vidéo Youtube : Joséphine Pencalet, une pionnière par Fanny Bugnon

Joséphine Pencalet la Penn sardin première élue municipale bretonne sur le site enenvor

Joséphine Pencalet alors âgée d’une vingtaine d’années

« Merc’hed Douarnenez a gane brav. Mouechou skiltr a n’eus, mouechou uhel. Glebor ar mour na rouilh ket o mouezh. » (Hor yezh, 1979.)

« Les femmes de Douarnenez chantent bien. Elles ont la voix aiguë, la voix haute. L’humidité de la mer ne rouille par leur voix. » (Tud ha bro, 1982.)

La chanteuse locale Claude Michel a consacré plusieurs albums à la reprise des chansons des sardinières de Douarnenez

Une brochure de 1925, par Lucie Colliard, une belle grève de femmes : Douarnenez, télécharger en PDF

A propos des souvenirs de Lucie Colliard, dans « 80e anniversaire » de l’IHS CGT, télécharger en pdf

Sources :

  • Témoignages et portraits des sardinières de Douarnenez dans : MARTIN, Anne-Denes, Les ouvrières de la mer. Histoire des sardinières du littoral breton, Paris, L’Harmattan, 1994.
  •  Documentaire sur Joséphine Pencalet, sardinière et première femme élue en Bretagne en 1925 : Joséphine Pencalet, une pionnière, réalisé par Anne Gourou, 2015.
  • Sur l’histoire de Douarnenez : BOULANGER, Jean-Michel, Douarnenez de 1800 à nos jours : Essai de géographie historique sur l’identité d’une ville, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2000.
Comité de grève de 1924 – Coll Alain Le Doaré. Premier rang de gauche à droite : Etienne Jequel, Anna Julien, Le Cossec, maire durant la destitution de Daniel Le Flanchec, Alexia Poquet, Charré (des jeunesses communistes). Deuxième rang : Charles Tillon, Simonin, Lucie Colliard, Boville, Mme Le Flanchec, Faure-Brac. Troisième rang : Bordennec, Renault (de l’Humanité), Garchery, Mme Morvan, Gauthier, Jean Join, Mme Julien.

La Grève de Douarnenez, ses enseignements, son histoire par D Renoult et M Simonin, extrait dans « 80e anniversaire »

Le contrat de Douarnenez janvier 1925

Dans la conserve : pas une ouvrière, pas un ouvrier sans contrat, par M Simonin

Article de « L’alimentation ouvrière », janvier 1925

Premier congrès de la conserve, avril 1925


Douarnenez : Ces sardinières qui ont su tenir tête à leurs patrons

cliquer ici pour télécharger cet article en pdf

article d’AUDREY LOUSSOUARN,  VENDREDI, 19 JUILLET, 2013 dans L’HUMANITÉ
Manifestation, le 20 novembre 1924, à Douarnenez, des sardinières de la fabrique Carnaud. Leur combat durera près de cinquante jours.

En 1924, une immense grève éclata à Douarnenez. Les « Penn Sardin », ouvrières des usines de conserverie de sardines, ont bataillé pour obtenir une augmentation de salaire. Elles ne lâchèrent rien, malgré les nombreuses intimidations des patrons.

Douarnenez (Finistère, Bretagne), envoyée spéciale. À ces mots, la France du début du XXe siècle imagine un lieu de conformisme où les familles vivent de l’exploitation des champs et où règne un certain conservatisme. Pourtant, cette commune de 12 259 habitants étonnera lors des municipales de 1921 en élisant le premier maire communiste de France, Sébastien Velly. Mais un autre souvenir marque également la mémoire collective. Car, trois ans plus tard, une formidable grève qui, dans son domaine n’avait pas de précédent, va éclater. Les sardinières, ouvrières travaillant dans les usines de conserverie, vont se soulever violemment contre leurs patrons. Penn Sardin (Tête de sardine) était leur surnom.

Munies de sabots et de coiffes bretonnes, pas pour le folklore mais bien par mesure d’hygiène, elles travaillaient jour et nuit. « Quand le poisson débarquait, les ouvrières devaient accourir jusqu’à l’usine pour le traiter rapidement », se souvient Michel Mazéas, maire PCF de Douarnenez pendant vingt-quatre ans, dont la mère fut l’une d’entre elles. Et, pour le savoir, des jeunes filles couraient à travers la ville en criant « À l’usine ! À l’usine ! » Douarnenez comptait alors 21 conserveries. Les rues vivaient au rythme de l’arrivée des poissons. À ce moment-là, la majorité des femmes travaillent, excepté les épouses de notables. Les « petites filles de douze ans » prennent aussi le chemin de l’usine, écrit Anne-Dénès Martin dans son livre Ouvrières de la mer. « Aucune législation du travail n’était respectée, pour les patrons cela ne comptait pas », renchérit Michel Mazéas. Et si la pêche était bonne, les femmes pouvaient travailler jusqu’à soixante-douze heures d’affilée ! Pour se donner du courage, elles chantaient. « Saluez, riches heureux / Ces pauvres en haillons / Saluez, ce sont eux / Qui gagnent vos millions. » Certaines sont licenciées pour avoir fredonné ce chant révolutionnaire dans l’enceinte de leur usine. Conditions de travail déplorables, flambées des prix, salaires de misère, c’en est trop. Le 20 novembre 1924, les sardinières de la fabrique Carnaud vont décider de se mettre en grève. Elles demandent 1 franc de l’heure, alors que le tarif de rigueur est de 80 centimes. Les patrons refusent. « L’ambiance est tendue », écrit Jean-Michel Boulanger, dans un livre consacré à une figure locale qui deviendra mythique par son engagement auprès des sardinières : Daniel Le Flanchec, maire communiste de 1924 à 1940. « Pour cette classe sociale très à part, il n’était pas envisageable d’entamer des discussions avec les ouvriers. C’était même en accord avec le préfet », raconte encore Michel Mazéas.

Trois jours plus tard, un comité de grève est mis en place. Le lendemain, ce sont les 2 000 sardinières qui arrêtent le travail et marchent dans les rues de Douarnenez. Une pancarte est dans toutes les mains : « Pemp real a vo » (« Ce sera 1,25 franc »). Aux côtés des femmes, Daniel Le Flanchec. Ce « personnage éloquent, tonitruant », comme le décrit Michel Mazéas, et que les sardinières appellent leur « dieu », leur « roi », accompagne le mouvement. Un meeting se tient début décembre sous les Halles. Il réunit plus de 4 000 travailleurs et des élus. Le 5 décembre 1924, l’Humanité titre : « Le sang ouvrier a coulé à Douarnenez ». Le journaliste raconte comment une « charge sauvage commandée par le chef de brigade de Douarnenez piétina vieillards et enfants ». Ordre venant du ministre de l’Intérieur. L’élu communiste, en voulant s’interposer devant l’attaque des gendarmes, sera suspendu de ses fonctions pour « entrave à la liberté du travail ». La tension monte, les patrons ne veulent toujours pas négocier, des casseurs de grève s’immiscent dans le mouvement. Dans le même temps, des représentants syndicaux et politiques de la France entière se joignent aux grévistes. C’est dans la nuit du 31 décembre au 1er janvier que tout va basculer : des coups de feu retentissent. Des cris se font entendre : « Flanchec est mort ! » Il est retrouvé blessé dans la rue. La colère explose. L’hôtel des casseurs de grève est saccagé. Un chèque y sera retrouvé, signé de la main d’un des patrons d’usine. Les conservateurs, qui ont tenté d’assassiner l’élu, avoueront plus tard qu’ils voulaient « seulement combattre le communisme ». Finalement, le 8 janvier, après près de cinquante jours de bataille acharnée, les patrons céderont. Les sardinières obtiendront 1 franc horaire, avec heures supplémentaires et reconnaissance du droit syndical. L’une d’entre elles sera même élue au conseil municipal. Mais, les femmes n’ayant pas encore le droit de vote, la liste sera invalidée. « Cet épisode aura un impact énorme en France. On en parlait partout : à la Troisième Internationale, à l’Assemblée nationale. Des vivres et de l’argent arrivaient de tous les coins de l’Hexagone », raconte Michel Mazéas. Daniel Le Flanchec, déporté pour avoir refusé de retirer le drapeau français du fronton de la mairie, périra dans un camp nazi. Aujourd’hui, des vingt et une conserveries que comptait Douarnenez, il n’en reste que trois. Et leur production est pourtant mille fois supérieure à celles d’alors.

Les sardinières au XXIe siècle

À Douarnenez, le port-musée de la ville est ouvert tout l’été et consacre deux parties de son exposition permanente à l’histoire de cette industrie. Informations sur www.port-musee.org. On trouve au musée des Beaux-Arts de Quimper la peinture d’Alfred Guillou sur les Sardinières de Concarneau. À voir, le film les Penn Sardines (2004), de Marc Rivière, fiction qui a pour toile de fond cette révolte. Enfin, Claude Michel, chanteuse locale, a consacré quant à elle des albums à ces airs fredonnés alors dans les usines.


  • Un chant, cœur d’hommes « Les gabiers d’artimon », « La révolte des sardinières » mis par Bertrand Gourronc sur Youtube


Une publication de l’IHS (Institut d’histoire sociale de la CGT) pour le 80e anniversaire des grèves de 1926

plaque apposée sur la Maison Charles Tillon à Douarnenez

Quelques liens :

Douarnenez 1925-1926 : Les grandes grèves de la conserverie, par Jean-Michel Le Boulanger (lien)

La grève des sardinières de Douarnenez en 1924 : une grève communiste ? par Jean Vigreux (lien)

Elles ont eu le courage de dire « non » les sardinières de Douarnenez 1924, par Matthieu Lepine

La révolte de Penn Sardin, par Jean-Marie Meilland

Mise au séchage des sardines – Cartolis

sardinières au travail

Un article de Ouest France du 4 janvier 2016 rappelant les événements.

Un article de la revue « Un siècle de luttes sociales en Bretagne » de l’Institut CGT d’Histoire Sociale

image du film de Marc Rivière, 2003

https://www.cinematheque-bretagne.fr/Base-documentaire-426-15390-0-0.html

http://www.breizhvod.com/video/product/Pennou_Sardin.html

Une vidéo de l’INA : l’Ouest en mémoire

https://fresques.ina.fr/ouest-en-memoire/export/player/Region00732/wide

Une lettre du patron Jacq au préfet qui montre l’ambiance

Un autre récit trouvé sur Internet : Publié le 19/02/2018 Auteur: Marina Bellot sur le site Retronews

En novembre 1924, les « Penn Sardin » de Douarnenez sont en première ligne pour obtenir une revalorisation de leurs salaires. La grève dure 45 jours et devient un enjeu national.
« Pemp real a vo ! » (« Cinq réaux ce sera ! »). C’est à ce cri qu’en novembre 1924 les femmes des usines de conserve de Douarnenez, en Bretagne, manifestent pour réclamer une revalorisation de leurs salaires. De 80 centimes de l’heure, elles demandent à ce qu’il soit porté à cinq réaux, soit 1,25 franc.

Chaque jour, les sardinières sont en première ligne des manifestations – on compte environ 1600 femmes sur 2100 grévistes.

Vingt ans plus tôt, les Penn Sardin, ainsi qu’on appelle les habitant(e)s de Douarnenez, ont déjà obtenu par la grève d’être payées à l’heure et non plus au résultat. Mais leurs conditions de travail restent extrêmement dures : mal payées, elles travaillent alors dix heures par jour, sans majoration des heures supplémentaires ou du travail de nuit, en théorie interdit aux femmes.

La grève est générale dans toutes les usines du port…. Et elle s’envenime rapidement avec l’appel à des briseurs de grève, puis la destitution du maire communiste de Douarnenez.

Le 6 décembre, le quotidien catholique local L’Ouest-Éclair fait état des débordements, imputant sans hésiter les désordres aux communistes.

« La grève qui revêtait au début un caractère purement professionnel s’est aggravée ces jours derniers. Une usine a déjà fermé. Le maire communiste, le citoyen Le Flanchec, aidé par plusieurs leaders parisiens et régionaux du communisme, a fait maintes conférences, dans lesquelles il excitait les ouvriers à la résistance la plus ferme.

Les réunions de grévistes se sont vite transformées en meetings communistes et chaque jour des manifestations bruyantes agitaient la ville. […]

Le citoyen Le Flanchec a été l’objet d’un procès-verbal pour rébellion, outrances et entraves à la liberté du travail, dressé par le capitaine de gendarmerie ; il a commis ce délit au cours d’incidents provoqués par les grèves et ceint de son écharpe. Ce maire sera traduit incessamment devant le tribunal correctionnel ; il sera, en outre, l’objet d’une mesure de révocation. »

Ouest Eclair 6 décembre 1924

Le maire est en effet suspendu de ses fonctions, tandis que la grève se poursuit et devient un enjeu national.

À la Chambre, un débat houleux agite les députés. Le Petit Parisien se fait l’écho des tensions, rapportant l’échange entre le député communiste Marcel Cachin (également directeur de L’Humanité) et le ministre de l’Intérieur Camille Chautemps :

« Cette population, dit-il [Marcel Cachin], est très malheureuse. La grève comprend tous les travailleurs qui veulent obtenir 1 fr. 50 et 1 fr. 60 l’heure au lieu de 0 fr. 80 et 0 fr. 90. Les patrons offrent 0 fr. 10 d’augmentation. Le juge de paix, qui a fait un effort de conciliation, n’a pu rien obtenir de plus. Le maire de Douarnenez est communiste. Il a aidé les grévistes. On prétend que la grève a pris un caractère politique, c’est inexact. […] Dans l’acte du maire de Douarnenez, il n’y a rien qui justifie une révocation. […]

Le ministre de l’Intérieur fait observer que l’interpellateur mêle deux questions. Il déclare que le gouvernement n’interviendra jamais pour gêner le droit des travailleurs à faire valoir leurs revendications au point de vue économique et, qu’au contraire, il s’emploie et s’emploiera à la conciliation.


La grève et les tensions qui en découlent font la une des journaux tout au long du mois de décembre ; des envoyés spéciaux sont dépêchés sur place. Paul Lenglois, pour Paris-Soir, revient consterné par la réalité ouvrière bretonne :

« Je viens de visiter toute la côte bretonne, celle qui lance sur la mer des Raz les barques audacieuses des sardiniers et des thonniers. J’en ai recueilli la conviction nette d’une exploitation patronale scandaleuse.
Dans Audierne ensoleillée par un soleil inattendu et persistant, j’ai parcouru le port avec le citoyen maire Michel Lebars, socialiste S. F. I. O., qui connaît à fond la question de l’heure.
— Voyez-vous, m’a-t-il dit, la révolte ici serait juste. Savez-vous combien les sardiniers paient dans leur usine aux machineries modernes leurs ouvriers ?
— J’allais vous le demander.
— Eh bien, 70 centimes, quatorze sous de l’heure leurs ouvrières, c’est-à-dire pas tout à fait 9 francs par jour, moins encore qu’à Douarnenez. Quel prix payez-vous les boîtes de sardines à Paris ?
— Très cher. Mais que faites-vous contre cette situation ?
— Nous luttons avec des armes émoussées, hélas. Que pouvons-nous ? Nous ne sommes que des gens de bonne volonté, ayant contre nous l’alliance patronale et cléricale. »

Article de Paul Lenglois dans Paris Soir du 12 décembre 1924

Le 15 décembre, la grève paraît toucher à sa fin. Mais, comme l’écrit La Dépêche de l’Aube :

« L’intransigeance provocatrice des patrons sardiniers de la région de Douarnenez n’a eu comme résultat que de cristalliser davantage la résistance ouvrière autour du Comité de grève.

Les marins qui se sont mis en grève par solidarité pour les sardiniers qui touchent les salaires de famine qu’un patronat, rapace au possible, se refuse à améliorer, sont intervenus auprès des camionneurs pour qu’ils se refusent à leur tour à transporter le poisson. »
La situation s’envenime encore davantage dans la deuxième quinzaine de décembre lorsque les patrons font appel à 16 « jaunes » (briseurs de grève). Le  1er janvier 1925, ils tirent plusieurs coups de feu sur le maire destitué, Le Flanchec, l’atteignant à la gorge, blessant grièvement son neveu et touchant quatre autres personnes.

La « flaque de sang » de Douarnenez fait la une de la presse. « Qu’attend le gouvernement pour arrêter ceux qui ont armé les assassins ? » s’insurge Marcel Cachin en première page de son journal.

Le 6 janvier 1925, après 46 jours, les patrons des usines cèdent en partie aux demandes des ouvrières. La grève s’achève par un accord validant plusieurs revendications des grévistes. « Victoire ouvrière à Douarnenez ! » s’enthousiasme en une L’Humanité :

« DOUARNENEZ, 18h40. Les délégués patronaux sont venus signer le contrat à la Mairie communiste. Ils ont, après de nouvelles objections, accepté les conditions du Comité de grève. »
Et de prédire :

« La victoire de Douarnenez retentira partout. La population ouvrière du port breton se livre à l’allégresse et comprend qu’une ère nouvelle est ouverte pour les parias de Bretagne enfin réveillés à la lutte de classe. »

Cette grève restera un moment fort de l’histoire des luttes syndicales françaises.

L’Humanité du 7 janvier 1925

Un récit de C.Allot sur la lutte des penn sardin de Douarnenez en 1925 (blog du NPA 29)

Le texte intégral du chapitre IV « les turbulences sociales » du livre « Douarnenez de 1800 à nos jours » aux Presses universitaires de Rennes