Luttes et syndicalisation avant la 1ère guerre – 1900 – 1914

II – Bien avant 1924 le problème des dures conditions de travail dans les conserveries était posé.

Quelques dates :

1903 – distribution de vivres à la mairie de Douarnenez lors de la crise sardinière.

source : https://fr.wikipedia.org/wiki/Penn_Sardin

1905 – Grève des sardinières de Douarnenez pour obtenir d’être payées à l’heure et non plus au cent de sardines.

1906 – A St Guénolé, grève pour avoir 20 centimes de l’heure (au lieu de 7 à 15 centimes).

1909 – Grève des soudeurs et des sardinières à Loctudy.

7 novembre 1909 – Discours de Jean Jaurès à Douarnenez devant plus de 800 personnes dans la salle de Venise (la salle de Venise était une salle de spectacles située dans l’actuelle rue Louis Pasteur). Il a alors fait allusion à ces luttes. (compte-rendu dans le journal socialiste « Le Cri du Peuple du 13 novembre 1909 » en pages 9,10 et 11, également dans « Mémoires de la ville de Douarnenez » n°4)

Le cri du peuple du 13 novembre 1909 (extrait en pdf)

La crise sardinière au début du 20e siècle dans « 80e anniversaire », par IHS CGT


Document : Les syndicats ouvriers des filles de la conserve de poisson en Bretagne 1905-1914 par Jean-Christophe Fichou

http://abpo.revues.org/1772

(Jean-Christophe Fichou, « Les syndicats ouvriers des filles de la conserve de poisson en Bretagne 1905-1914 », Annales de Bretagne et des Pays de l’Ouest)

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Quelques extraits de cette étude importante : (voir les références et le texte complet sur le site abpo en lien ci-dessus)

…L’industrie de la conserverie de poisson, et en particulier de la sardine, demande des manipulations nombreuses qu’il est impossible de mécaniser.
Pour réduire les coûts de fabrication, les chefs d’entreprise ont recours massivement à la main-d’œuvre féminine, une des caractéristiques principales de l’évolution industrielle du XIXe siècle et qui n’est pas spécifique aux conserveries. Mais le phénomène est particulièrement remarquable sur le littoral atlantique, dans des départements par ailleurs faiblement industrialisés. Déjà les statistiques de l’époque le prouvent indubitablement : en 1861, dans le Morbihan, les femmes représentent 68 % des effectifs salariés des conserveries, et même 89 % si l’on tient compte des filles mineures…..

….Dans ces usines, le travail n’est pas régulier : on ne sait jamais quand il commence ou quand il finit dans l’année. À plusieurs journées chômées succèdent de longues journées de travail de 16 à 18 heures. On travaille très tôt le matin ou tard dans la nuit. Toutes les filles se plaignent de l’attente, des fatigues du travail nocturne, des heures supplémentaires non rémunérées….

….Les fabricants, dans leur grande majorité, n’ont que très peu de considération pour leur personnel féminin, souvent jeune, mis au travail avant les 13 ans réglementaires, et déraciné de l’arrière-pays campagnard. Ainsi, les ouvrières douarnenistes attendent le retour des chaloupes sur un petit champ aux abords de l’Abri du marin « Eh bien, de Penanros [conserveur local] passait et leur disait : N’écrasez pas trop l’herbe, parce que vous en aurez peut-être besoin, les femmes ! Vous serez peut-être obligées de la brouter. » ….

…..Les salaires sont si faibles en Bretagne que les conserveurs français, découvrant le Portugal après 1881, s’étonnent que la main-d’œuvre portugaise soit autant rémunérée que celle de France…

….Malgré la maigreur des salaires versés, « ce taux misérable », les ouvrières nous sont toujours décrites par les observateurs comme des femmes heureuses de leur sort, chantant merveilleusement dans leurs usines, surchauffées l’été ou glacées l’hiver : « Dans cette atmosphère empuantie, vivaient gaies, insoucieuses, ne semblant s’apercevoir de rien, une cinquantaine de femmes, de jeunes filles, dont les éclats de rire bondissaient incessamment d’un coin de la salle à l’autre, tandis qu’un vacarme continuait, composé de mille tapages divers, ébullition
de l’huile bouillante, heurt des boîtes de zinc, tintement métallique, traînements de sabots … ».
Cette version pour le moins idyllique de la vie en usine est fréquemment reprise par l’ensemble des visiteurs d’un jour. En revanche, les rapports des commissaires de police ou des inspecteurs du travail restent toujours muets sur la réalité mythique d’une ambiance joyeuse et insouciante dans les conserveries. On ne chante pas de bonheur. On chante pour résister au sommeil, pour se donner du courage, et qui sait « si les ouvrières n’ont pas fait l’apprentissage de leur force en chantant à l’unisson ? »…

…Toutes les écoles de la région se vident à l’approche de la saison des sardines comme le constatent les inspecteurs de l’Instruction : elles « deviennent presque désertes pendant la belle saison. On doit en attribuer la cause à l’inexécution de la loi sur le travail des enfants dans les manufactures. Un grand nombre d’écoliers de l’un et l’autre sexe, dès l’âge de cinq ou six ans, sont employés aux usines de conserves alimentaires à un travail qui se prolonge quelquefois bien tard dans la nuit».
Il est vrai que certaines tâches ne demandent pas d’efforts physiques démesurés, si bien que de nombreuses ouvrières sont accompagnées de leurs enfants quand elles se rendent à l’usine. Ce complément de revenu, si maigre soit-il, est souvent apprécié car il s’avère indispensable pour faire vivre les familles des cités sardinières….

…Malgré une exploitation éhontée des femmes de friture, l’organisation syndicale de ces ouvrières est très longue à se dessiner et plus encore à se mettre en place. C’est à Douarnenez, de nouveau, que le premier syndicat ouvrier strictement féminin est créé, né de la grève. En février 1905, les filles et les femmes sont descendues dans les rues pour obtenir un salaire non plus au mille de sardines préparées, mais à l’heure afin de faire augmenter des salaires très bas…

….Il est clair que l’échec du mouvement est dû à l’action efficace des patrons de conserveries qui sont dans leur grande majorité des réactionnaires catholiques qui utilisent tous les moyens, en association avec le clergé local, pour conserver leur rang….

…L’année suivante, les ouvrières de Saint-Guénolé, qui touchent alors entre 5 et 15 centimes de l’heure pour un « travail qui se poursuit parfois jusqu’à 20 heures sans suspension », se réunissent pour envisager la grève et la création d’un syndicat…

…Le syndicat des ouvrières sardinières de Douarnenez est reconstitué le 28 octobre 1909 ; le premier mai 1910 est créé celui de Concarneau où Le Gall est revenu pour rappeler de nouveau les bienfaits de l’union ouvrière, cette fois-ci avec plus de succès. Ce dernier syndicat, entièrement féminin, décide la grève le 11 juillet pour obtenir des augmentations de salaire ; le 14 juillet les fabricants acceptent ces hausses qu’au demeurant ils trouvent « justifiées».
Un dernier syndicat d’ouvrières est créé en juillet 1914 au Guilvinec mais il n’a, semble-t-il, qu’une durée éphémère, emporté par les tourbillons de la Grande Guerre…


La crise sardinière, par Charles Le Coffic (lien), dans la Revue des deux mondes tome 37 en 1907

Extrait : « La Faim est venue faire son tour en Bretagne, — la Faim Noire ! Ses os saillent à travers sa peau ; — ses dents claquent avec le bruit que font les galets — roulés sur la grève par une grande marée. — Blême est sa face et ses yeux brillans lui donnent l’aspect d’un spectre horrible. — Sur sa tête une coiffe sale, autour de son corps une guenille — et sur le front une mèche de cheveux gris embroussaillés, — elle est venue, la mégère impitoyable, malédictions et souffrances plein son tablier… »

L’étrange et sinistre complainte ! D’où sort cette voix grelottante ? De quel romancero de misère ? Ainsi devaient chanter, au temps des grandes famines médiévales, les successeurs efflanqués des Gwenc’hlan et des Taliésin. M. Le Carguet, l’auteur du beau poème dont j’ai traduit les premières strophes, est pourtant de nos contemporains immédiats. Son bardit porte la date de décembre 1902 ; il s’appelle An Naon-Du, la Faim Noire, — un titre qui fait froid aux os. Mais voici quatre ans passés qu’on ne pêche plus, — ou presque plus, — de sardines en Bretagne.


La crise sardinière de 1902-1913 au cœur des affrontements religieux en Bretagne par Jean-Christophe Fichou


Quelques articles de la revue « Esquisse d’une histoire sociale de la Bretagne » par l’Institut CGT d’Histoire Sociale :


Les luttes sociales en milieu maritime ont existé dès le 19e siècle dans plusieurs pays, comme le montre ce tableau du peintre belge Eugène Laermans datant de 1893

Eugène Laermans 1893, musée Bruxelles