Les grèves dans les ports du Pays Bigouden en 1926

IV – Et en Pays Bigouden en 1926/27

Des conditions de travail très difficiles

Travail très pénible

De longues heures debout dans l’odeur de friture, des horaires irréguliers.

Aucune législation du travail respectée (des gamines de 12 ans travaillaient)

« Elles chantent pour tromper leur fatigue, et quelquefois leur sommeil. »

Salaires dérisoires

A Loctudy au début du siècle (vers 1909) un auteur cite : (source IHS)
15 à 20h  par jour,  payé à 1,50 fr le mille. En travaillant 20h elles peuvent préparer 3000 sardines, ce qui leur fait un salaire de 0,225 fr de l’heure.

A Douarnenez vers 1920 : 16 sous de l’heure (1 sou = 5 centimes de franc, 1 franc = 20 sous)
16 sous = 0,80 fr, donc 9,60 fr en 12 heures !

D’où le mot d’ordre de 1924 : « pemp real a vo » « cinq reaux ce sera ! » – donc 25 sous soit 1,25 fr

pemp = 5   1 real = 5 sous   1sou=5centimes ( à cette époque on avait les prix suivants : environ 1,60 fr le kilo de pain, 9,00 fr la douzaine d’œufs, 23,00 fr le kilo de bœuf)

Aucun revenu régulier

De grandes irrégularités dans la pêche à la sardine. Il a des années fastes et des années sans.

En 1903 crise de la sardine -> grande misère chez les familles de pêcheurs.

En 1909 la sardine abonde. Ça devrait être la joie dans tous les foyers. Hélas le négociant ne veut l’acheter qu’à prix dérisoire et les pêcheurs préfèrent alors rejeter des centaines de milliers de sardines à la mer.

Premières revendications et syndicalisations

A la fin du XIXe et au début du XXe siècle, les ferblantiers-boîtiers fabriquaient et soudaient les boîtes de sardines. Les patrons, réunis en syndicat, décident une baisse des salaires et la fabrication des boîtes par une machine.

Des grèves éclatent en 1895 à Plouhinec chez Saupiquet puis à Audierne et Douarnenez chez Chancerelle, puis à Penmarc’h et Guilvinec en 1896.

Les autorités et le patronat cherchent à contenir le mécontentement : menaces, pressions. Ci-dessous un arreté du maire du Guilvinec en 1910 interdisant les rassemblements et les manifestations.

 1896 grève des soudeurs-ferblantiers au Guilvinec

1905 idem

1906 grève des « filles d’usine » à St Guénolé et Guilvinec pour avoir 20 centimes de l’heure (au lieu de 7 à 15)

En 1909 une grève des soudeurs et des sardinières dans certaines conserveries, dont Loctudy.

En 1926-1927 de grandes grèves sardinières eurent lieu en Pays Bigouden.

26 juillet 1926 déclenchement à Lesconil (2 usines Billet Lémy et Maingourd)

28 juillet : Mény, directeur de Maingourd, fait transporter 1500 kg de haricots verts à l’usine Chacun du Guilvinec.
Les patrons de Chacun menacent de renvoi les ouvrières qui discuteraient avec celles de Lesconil
Les 3 patrons de Billet, Maingourd et Chacun veulent isoler les grévistes de Lesconil.

29, 30 juillet, 1er août : cortèges à partir de Lesconil.
Les ouvrières du Guilvinec passent à l’action malgré les intimidations patronales.

Ici les salaires sont inférieurs à ceux obtenus à Douarnenez et à Concarneau (1,40 fr/h). Or certains usiniers, comme Beziers, ont des usines dans des endroits différents où ils appliquent des salaires différents.Cette photo a inspiré la belle affiche d’Alain Le Quernec réalisée en 1982 à l’occasion d’une commémoration de ces luttes à Pont L’Abbé (voir ci-dessous)

2 août : plus de 500 ouvrières en grève. Un cortège de 300 personnes se dirige vers Pt L’Abbé. Le soir une réunion rassemble 800 personnes.

Salariés contre patrons : Pour une somme de vingt-cinq sous qui équivalait à 1,25 franc de l’heure. Les patrons refusant tout net, le conflit s’étend rapidement à tout le Pays bigouden. Le 5 août 1926, près de 1 000 grévistes sont recensés, avant que des marins pêcheurs ne rejoignent le mouvement.

Le patronat craint l’extension vers Penmarc’h, le plus gros secteur avec 11 usines, qui n’a pas bougé et il joue la division.
A Pont L’Abbé et à Penmarc’h les salaires passent à 1,25 fr/h pour éviter la grève et pour isoler Lesconil et Guilvinec (où ils ne proposent que 1,03 fr/h)

Intervention des gendarmes au Guilvinec.

Les usiniers licencient le personnel à Lesconil et Guilvinec et imposent  » l’embauchage par voie individuelle  »
Les pêcheurs de ces localités sont boycottés par les autres usiniers pour affamer les familles.

Le 4 août le mouvement s’étend à Plonéour (Raphalen) et l’Ile Tudy. Il y a un durcissement des 2 côtés.
Le même jour les patrons de St Guénolé, Kerity, Loctudy, Ile Tudy se réunissent et s’interdisent d’acheter du poisson apporté par les pêcheurs du Guilvinec ou de Lesconil

10 août : réunion préfectorale, une grande partie des revendications sont acceptées. Victoire des grévistes : 1,35 fr/h, application de l’échelle mobile (alignement sur le coût de la vie).

Quelques jours plus tard, les usiniers cèdent. Les Bigoudènes ont gagné. Elles perçoivent maintenant 1,35 franc de l’heure et les hommes 2 francs.
Un marché de dupes, car les usiniers revanchards tronquent les accords à leur profit. Du chômage s’ensuit et vite, la faim arrive.

Quelques jours après c’est le début de la répression patronale : mises à la porte, chantage au chômage, d’autant plus facile que certains possédaient des usines ailleurs. On cherche à affamer la population dans une guerre d’usure: fermeture d’usines, lock-out (1ere moitié de 1927).

Au Guilvinec le travail a repris début 1927 aux conditions convenues mais à Lesconil c’est la revanche patronale : chantage au travail, signature d’une lettre de soumission pour être réembauchée, chute du prix du poisson, lockout.

Au début du mois de mars 1927, Mr Mény, le gérant de l’usine Maingourd se manifeste afin de tester l’état d’esprit des ouvrières. Ainsi il fait connaître à la population que son patron serait disposé å rouvrir son usine. Mais à quelles conditions ! Il les définit dans une lettre adressée au Préfet, de la façon suivante :

“Ceci est un dernier avis pour le cas où un noyau suffisant d’ouvrières serait décidé à travailler à nos conditions. Il faudrait alors qu’elles prennent rapidement position, envoient promener leur syndicat et leurs meneuses une bonne fois et nous le fasse carrément savoir de façon que nous puissions nous-mêmes nous organiser pendant qu’il est encore temps. »

« Avant un mois, il sera trop tard, nous serons engagés ailleurs. »

« Ainsi faudra-t-il que les engagements que le personnel prendra via à vis de nous soient extrêmement nets. »

« Enfin, il ne faut pas que les ouvrières attendant que nous leur demandions si elles veulent travailler, car nous ne leur demanderons pas. »

« Nous avons maintenant des assurances par ailleurs qui font que nous nous moquons complètement de Lesconil et que nous pouvons nous en passer complètement. Si donc les ouvrières veulent travailler, c’est à elles de faire le premier pas. »

 « Signé – Mény“                                 Archives.Départementales.Finistère. 10H. Rapport du commissaire spécial. 25 mars 1927.

En 1927, tout dérape, le prix de la sardine chute, la grève générale s’installe. Fin juin, les députés prennent conscience du conflit. La presse parisienne s’en empare. Des souscriptions s’ouvrent. Imperturbables, les patrons d’usine restent sur leurs positions. Courant juillet, le prolétariat bigouden, vaincu, reprend la mer ou le chemin de l’usine.
Cette épopée glorieuse néanmoins, laisse une trace indélébile dans l’histoire des Bigoudens.

Ensuite, au cours de 1927 le poisson est payé à un prix dérisoire, ce qui provoque un très important mouvement social dans le milieu des marins pêcheurs de notre région, de Douarnenez à Concarneau. (épisode décrit également dans le mémoire d’Anne Lebel, voir ci-dessous)

à Lesconil

Photos extraites de « Hier Plobannalec-Lesconil » de Roland Chatain et Raymond Cariou

Extraits du journal « Le Travailleur bigouden » n° 46 d’avril 1975 :

On les a eus, vive le drapeau « ru » !
La grève des ouvrières des deux usines de conserves était victorieuse et ces joyeuses affirmations dominaient le fantastique défilé clôturant plusieurs semaines de lutte.
Toute la population, hommes et femmes, jeunes gens et jeunes filles, les gosses, en parcourant les ruelles de Lesconil aux accents des vieux chants révolutionnaires « L’Internationale », « Le Drapeau Rouge », manifestait son enthousiasme.
« Pemp real ar vo »
A Lesconil la grève éclata fin juillet 1926, en pleine saison des haricots verts : 25 sous de l’heure au lieu de 19. un mot d’ordre, en breton, allait dominer toute la grève : « Pemp real a vo, pemp real a vo, pemp real ! « .  Rapidement les ouvrières se sont organisées : le syndicat de la conserve est créé, adhérent à la CGTU (1). Elles défendent leur mouvement en installant des piquets de grève aux portes des usines, de jour et de nuit, aidées par les jeunes marins : il faut empêcher les camions de prendre pois et haricots.
Le drapeau des prolétaires
Charles Tillon, jeune militant syndical, apporte son expérience dans la conduite de la grève. il faut étendre la lutte, et c’est le défilé, drapeau rouge en tête, à travers les dunes, pour aller visiter les usines de Guilvinec et les faire débrayer. ah, ce drapeau rouge, simple morceau d’étoffe, avec l’inscription à la craie : « C.G.T.U. Syndicat de la conserve de Lesconil ». Et ensuite, jeunes filles de Lesconil et de Guilvinec rivalisant d’art et d’adresse dans leurs broderies pour avoir le plus beau drapeau.
La marche sur Pont L’Abbé
La grève, ce fut aussi la marche des grévistes sur Pont-L’Abbé où les usines travaillaient encore. Les témoins de l’époque ont gardé en mémoire ce rassemblement de Pont L’Abbé avec les ouvriers et ouvrières de Guilvinec, de Lesconil, les marins restés à terre par solidarité avec leurs femmes, leurs filles, leurs sœurs ou leurs fiancées.
Que de pantoufles usées au cours des marches et défilés, ces pantoufles, chaussures d’été de luxe du pauvre, tous les stocks en furent épuisés chez les boutiquiers de Lesconil.
De véritables dirigeantes syndicales
La grève révéla de véritables dirigeantes syndicales, qui surent entraîner les plus vieilles et les plus jeunes ouvrières dans la lutte, avec beaucoup d’enthousiasme, et ces toutes jeunes apprenties si sympathiquement dénommées « pistaloden ».
Et avec Charles Tillon, les déléguées surent mener à bien de difficiles négociations à la préfecture de Quimper et arracher les 25 sous et revendication d’avant-garde : l’échelle mobile des salaires.
Défilé de la victoire et grand bal
S’il y eu dans Lesconil l’extraordinaire défilé de la victoire, un non moins grand bal clôtura ces semaines d’intense lutte, et des témoins rapportent que les jeunes filles refusaient à danser les gendarmes envoyés dans notre localité pendant la grève.
Mais après le succès… la répression patronale
Le travail allait-il reprendre dans les deux usines, avec leur personnel au complet ? Non, les patrons prirent une revanche immmédiate : des dizaines d’ouvrières furent licenciées et, bien sûr, en premier lieu, les dirigeantes, les déléguées du syndicat. Dans de nombreuses familles deux, trois femmes licenciées. Et en plein été, sans travail, l’ennui pesait aux ouvrières.
Admirable solidarité : un groupe de jeunes filles de Douarnenez vint apprendre aux Lescolinoises à faire du « filet », salle Corcuff.
Réduites à l’exode
Et l’année suivante ce fut l’exode : beaucoup de jeunes filles partirent faire la saison à L’Herbaudière (Vendée) et jusqu’à Saint-Jean-de-Luz, et plus tard Croix-de-Vie (Vendée).
Le souvenir de la grève de 1926 est resté vivace à Lesconil et les quelques faits ici rapportés rajeuniront ceux et celles qui, à l’époque, en furent les artisans.
Raymond Cariou, 1975
(1) C.G.T.U. : Confédération Générale du Travail Unitaire. Le congrès de Toulouse (mars 1936) devait réunir la C.G.T. et la C.G.T.U. en une seule C.G.T. à la veille du Front Populaire.

Un article « La grève de 1926 » p114 du livre « Hier Plobannalec-Lesconil », en pdf

 

La belle affiche d’Alain Le Quernec réalisée en 1982 à l’occasion d’une conférence de la CGT sur les grandes grèves de 26/27 (en vente à la CGT Pt L’Abbé, ainsi qu’au format carte postale)

 


Ci-joint ce document d’Anne Lebel, en PDF, on y trouve un récit détaillé des luttes de 1926-1927 en pays bigouden

Dans le mémoire d’Anne Lebel on voit bien la violence de l’opposition entre les patrons des conserveries d’un côté, et les pêcheurs et employés de l’autre côté. Même le préfet dans son rapport rend les usiniers responsables de la situation en raison de leur intransigeance (ils préfèrent plonger la population dans la misère en n’achetant pas le poisson et en utilisant le lock-out plutôt que de négocier).
Les employés des conserveries étaient surtout des femmes, (et aussi des enfants, surtout à St Guénolé), les hommes étaient surtout des soudeurs (de boites). Les accidents étaient nombreux (cf livre Joseph Coïc p 289), le travail pénible, et les salaires très faibles. Malgré un certain paternalisme dans les petites unités les conditions étaient difficiles. Dans le patronat local on trouve beaucoup de « dynasties ».


Ci-dessous une carte postale illustrant un rassemblement à Pont L’Abbé (en 1926 d’après JP Biger qui a mis cette photo en janvier 2017 sur la page Facebook du Club Bigouden – si une personne peut préciser, nous sommes preneurs) : Cette photo figure également dans les archives de la CGT du Pays Bigouden avec, en note, la date du 12 avril 1925. Donc 1925 ou 1926 ? Je pencherais pour 26 d’après les récits d’Anne Lebel.

Le même jour, 12 avril 1925 ou 1926


Voir aussi le livre de Joseph Coïc « L’épopée des conserveries guilvinistes et du littoral bigouden sud », édition Empreintes.

Ci-joint ici un extrait (avec autorisation de l’auteur), chapitre 8 : La naissance d’une classe ouvrière – Les grèves des ouvriers et ouvrières des conserveries.

Ici également un extrait d’un rapport d’Ifremer de 1985 sur les luttes sociales en milieu maritime en pays bigouden

Un article de la revue de l’Institut CGT d’Histoire Sociale « Un siècle de luttes sociales en Bretagne »

Articles de la revue « Esquisse d’une histoire sociale de la Bretagne » par l’Institut CGT d’Histoire Sociale :

 

 

 

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