La disparition de la plupart des conserveries

V – La disparition de la plupart des conserveries

Au début du XXe siècle, d’après Anne Lebel (p13), on compte 7 usines à St Guénolé, 5 au Guilvinec, 2 à Lesconil, 2 à l’Ile-Tudy, 1 à Loctudy, et 20 ateliers.

L ‘une des toutes premières conserveries bigoudènes ouvre ses portes à l’Ile-Tudy en 1857.

Cette année-là à la pointe sort de terre la fabrique de conserve de sardines à l’huile MARTIN, qui, quelques années plus tard, devient l’usine PHILIPPE et CANAUD.

L’initiative fait école, en 1865, l’aubergiste TINNIER ouvre un atelier, près du port, suivi par PALLIER, puis en 1880 par la veuve BROSSEAU de Douarnenez.

En 1881, l’usine de BOURRIQUEN-QUENERDU (Douarnenez) voit le jour et devient, en 1896, l’usine BEZIERS (toujours de Douarnenez).

D’emblée les conserveries de l’Ile-Tudy s’affirment par leur dynamisme et la qualité de leur production.

En 1932, les six ateliers de salaison de l’Ile traitaient une dizaine de tonnes de matières premières et employaient essentiellement des femmes.

E n 1869, l’usine PHILIPPE et CANAUD, occupe 22 chaloupes et est la seconde du pays bigouden.

La restructuration, la délocalisation de la conserverie bretonne et l’effondrement de l’activité de la pêche sur l’Ile porte un coup fatal aux usines qui ferment leurs portes les unes après les autres.

L ‘aventure de la conserverie sur l’Ile-Tudy aura duré plus de cent ans (extrait du site de la commune).

Histoire des conserveries de Penmarc’h, par Jean-Pierre Durand (vidéo 10 min)

Des départs de travailleuses vers la Vendée

Déjà en 1927, à la suite du lock-out patronal et à des licenciements massifs, des ouvrières de Lesconil furent obligées de partir travailler ailleurs, en particulier à Croix de Vie, en Vendée.

Plus tard ce déplacement saisonnier de travailleuses bigoudènes fut organisé avec des « recruteuses » chargées de contacter des jeunes femmes à Lesconil, à Loctudy.

Ci-joint quelques documents concernant la campagne de pêche 1938 fournis par Christine Firmin (Larvor-Loctudy) :

Le contrat proposé par Cassegrain à Croix de Vie

Le même contrat Cassegrain Croix de Vie 1938 en PDF

Quelques photos liées à cet épisode :

En 1948 Anna Donnard et Marie-Josèphe Gourlaouen au Congrès des Travailleurs de l’Alimentation

Un article de Ouest France à propos de Marie-Josèphe Gourlaouen-Le Bras, déléguée syndicale à Douarnenez

Jessie Charlot

La Lescolinoise Jessie Charlot, née en 1932, a été embauchée à 14 ans à l’usine Billet de Lesconil, « l’usine neuve ». La « vieille usine » Maingourg ayant été abandonnée avant la guerre.
on y traitait la langoustine, le thon, le maquereau, le crabe… Il y avait à l’époque une centaine de travailleuses. pas d’horaire fixe, on répondait à l’appel à la cloche.
Les pêcheurs livraient directement à l’usine car il n’y avait pas de criée. Ensuite il y a eu des mareyeurs. Les encaissements avaient lieu en fin de semaine.

Elle y est devenue déléguée syndicale CGT et se souvient avoir participé vers 1951/1952 au Congrès de l’Alimentation à Paris.
Jessie y est restée 7 ans dans cette conserverie jusqu’à ce que des problèmes de santé l’obligent à cesser, à 21 ans.

Jessie se souvient également qu’en 1944 les cercueils des fusillés de La Torche ont été déposés provisoirement dans une dépendance de l’usine en attendant leur enterrement à Plobannalec.

Plusieurs délocalisations d’entreprises et de personnel

(appel à témoignages)

Plusieurs délocalisations partielles ou complètes eurent lieu progressivement d’après des récits. Vers la Vendée, St Jean de Luz, le Portugal, et même Agadir au Maroc. Des employés de notre secteur furent parfois invités à faire le voyage car leur compétence était très appréciée.
Très tôt des sardinières du pays bigouden durent « s’exiler » pour gagner un peu d’argent permettant à leur famille de vivre ou survire. Des départs eurent lieu vers Quiberon, vers Le Croizic, puis la Vendée, où des ouvrières partaient « faire la saison », quelques mois autour de l’été. elles étaient parfois logées de façon très précaires par leurs employeurs qui profitaient de leur situation difficile.

Fermetures – Regroupements – Délocalisations

Actuellement il reste très peu de conserveries traitant du poisson dans nos secteurs (2 à St Guénolé). Voir pour avoir des détails le livre de Joseph Coïc.
Malgré les résistances des salarié(e)s il y a eu des regroupements et des délocalisations, ce qui a eu des conséquences socio-économiques en cascade.
Voici quelques extraits du n°9 de la revue « Mémoire Vivante » de l’IHS (Institut d’histoire sociale de la CGT)

L’article, en pdf, de cette revue intitulé « Pays bigouden, 1970-1984, Les conserveries à la casse »

1971- fermeture de Saupiquet à St Guénolé, coupures de journaux

Saupiquet, décembre 1979
Saupiquet, décembre 1979

Un article de la revue de l’Institut CGT d’Histoire Sociale « Un siècle de luttes sociales en Bretagne » : Pêche et conserveries

« Crise sardinière et répercussions », dans « Esquisse d’une histoire sociale de la Bretagne » revue de l’Institut CGT d’Histoire Sociale.

« Pêche et profits », dans « Esquisse d’une histoire sociale de la Bretagne » revue de l’Institut CGT d’Histoire Sociale.

« Pêche en Bretagne », dans « Esquisse d’une histoire sociale de la Bretagne » revue de l’Institut CGT d’Histoire Sociale.

 – Et maintenant ?

Les conserveries qui restent  appartiennent à des grands groupes. Les travailleurs ne savent même pas qui profite de leur labeur. Il y a un siècle deux mondes se cotoyaient, aujourd’hui deux mondes ne se connaissent pas.

J’ai visité en juin 2019 la conserverie Capitaine Cook à Plozevet dans le cadre d’une opération « Usines ouvertes ». Nous avons vu comment une boite de sardine est fabriquée, le processus d’un bout à l’autre, la qualité du travail, la qualité du produit fini.


Nous avons vu les travailleurs-travailleuses (je préfère éviter le terme hypocrite de « collaborateurs »), surtout des femmes, en pleine activité, payés au SMIC pour la plupart. Mais nous n’avons pas vu les actionnaires… J’ai à nouveau pensé au chant des sardinières utilisé il y a a un siècle.

Le matériel a changé, les conditions de travail ont changé, mais cela reste un travail difficile avec de longues stations debout, peu de pause, et des gestes répétitifs.

photo Ouest France du 12 juin 2019

Le témoignage de Martine, ancienne employée de l’industrie agroalimentaire :

Les conditions de travail, en agroalimentaire, quelque soit l’entreprise ont les même problématiques. Tu observes  la photo du journal : le personnel est debout, immobile pendant des heures. La position du dos, courbé au dessus du bac de sardines, à étêter et étriper …. Tu dois effectuer cette tâche avec dextérité et rapidité, remplir ta grille y mettre ton jeton. A la fin de la journée le nombre de jetons est comptabilisé… Les intérimaires doivent très vite se mettre au rythme. Tu dois avoir fait ton nombre de bacs, de boîtes, sur la ligne qui file. Tu étêtes les sardines d’une main, les ciseaux dans l’autre, tu dois savoir étêter plusieurs sardines dans une seule main, c’est difficile ! Puis les déposer rapidement sur la grille. J’ai connu des lignes de  grilles qui n’arrêtent pas. Certains jours, c’est un véritable enfer, toujours plus vite, même lorsque le poisson est petit ou moche…

Les tâches sont effectuées dans le froid et l’humidité, vos jambes sont parfois douloureuses, les gestes sont répétitifs, pour prendre un bac de sardines, je demandais à ma voisine de m’aider, les caisses sont lourdes. Le poids de la grille métallique que l’on pose sur le tapis,,pleine de sardines, tire dans les épaules… La manipulation du couteau ou des ciseaux est aussi source de douleur au doigt, poignet et coude, la nuque et les épaules sont aussi souvent douloureuses .Le travail en conserverie est rude , nombre de femmes souffrent de maladies musculo-squelettique..

Si le travail est rude, j’ai toujours observé chez certaines femmes, anciennes dans l’entreprise, une bienveillance. Elles te « chaperonnent » en te recommandant la meilleure façon de tenir, ranger effectuer un emboîtage parfait… Elles sont fières de leur métier, de leur savoir-faire. Avec raison, c’est un métier ! Et à la pause de nous conter leurs souvenirs de 25ans, 30 ans.de vie d’usine. Dans une entreprise, certaines chantaient ,surtout à l’étripage, et j’ai chanté, on oublie ses douleurs et la fatigue…. Mais d’autres entreprises c’est silence imposé pendant le travail ! Pour les responsables, parler est source de ralentissement de la cadence! Et avec les cadences « on ne rigole pas !!!

Pointer pour aller au toilette je l’ai vécu… à la fin de la semaine vous aviez avec les autres intérimaires « conseil de bon fonctionnement  » les bons éléments et les mauvais éléments en nous rappelant les consignes et pour qui nous travaillons.

J’ai travaillé huit ans dans l’agro-alimentaire, intérimaire et je ne regrette pas. Les mauvais souvenirs sont dans un vieux tiroir de ma mémoire. Je garde les beaux souvenirs des collègues.

J’ai appris aussi à effectuer de belles boîtes de sardines. Le poisson de belle qualité devait tantôt faire dos bleu ou ventre blanc.. Technique d’emboîtage selon les variétés de boîtes.

Il y a aussi de la solidarité, pas toujours avec les intérimaires qui sont parfois ignorés. J’ai eu la chance d’être soutenue par des « anciennes », fières de leur savoir-faire, ce n’est pas simple d’emboîter tout en veillant au poids de la boîte sinon la contrôleuse doit rectifier votre boite et parfois pleins de boites..

J’ai eu la chance de partager mes repas et de discuter avec certaines  « Anciennes »  de l’usine. Ce fut un plaisir de les écouter. Elles travaillent  avec cette sagesse du travail bien fait.

Martine

Précision : La période dont parle Martine se situe entre 2004 ou elle a commencé comme intérimaire, à 2015 environ, dans quelques sites du Sud Finistère.

Elle n’a pas  voulu être  trop  sévère  mais, en 2004, dans une usine de Quimper traitant le saumon , elle a cru être revenue  50 ans en arrière…
(Elle se disait,  perplexe que Zola n’avait pas fini son roman..)..
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